AFRIQUE FRANCOPHONE: Retour à la case départ, quarante ans après les indépendances

Il y a 20 ans, j’ai co-écrit cet article pour l’agence IPS, diffusé le 10 août 2000… Nous sommes en 2020 et rien n’a changé sur le continent africain. On a l’impression que notre continent fait du surplace.. Bonne lecture

Plusieurs pays francophones d’Afrique au sud du Sahara commémorent en cette année 2000, l’an 40 de la libération de leurs pays du joug colonial français et belge au cours de l’année 1960.
Quarante ans après, les analystes reconnaissent qu’il n’y a rien à célébrer, étant donné que la situation socio-économique n’a pas fondamentalement changé.
Elle a même empiré.

Le processus des indépendances a été enclenché dans les pays francophones en 1958, lorsque la Guinée Conakry a choisi de se libérer de la tutelle française. Deux ans après, entre janvier et novembre 1960, la France a accordé l’indépendance à la plupart des pays francophones d’Afrique de l’Ouest et du Centre.
La Belgique a également suivi l’exemple de la France en accordant l’autonomie à l’ex-Congo belge (actuelle République Démocratique du Congo), au Rwanda et au Burundi la même année. En ce mois d’août, 9 pays francophones commémorent les quarante
ans de l’accession à l’indépendance. Il s’agit du Togo, du Bénin, de la Côte d’Ivoire, du Niger, du Mali, du Burkina Faso, du Congo Brazzaville, du Gabon, et du Sénégal.


Beaucoup de peuples d’Afrique francophone ont longtemps cru que l’indépendance marquerait la fin des souffrances, de la misère et des humiliations subies pendant plus d’un siècle de domination européenne. Mais le constat est tout autre.
« Les mêmes problèmes qui se posaient depuis les indépendances, à savoir la corruption, le népotisme, l’absentéisme perdurent. Rien n’a fondamentalement
changé »
, affirme l’Abbé Raymond Goudjo de l’Eglise catholique du
Bénin.
Aujourd’hui, les anciennes colonies françaises et belges donnent l’image de pays rongés par la pauvreté absolue, les épidémies, le VIH/SIDA les guerres civiles, le génocide, les réfugiés, la famine, etc. La plupart de ces pays sont classés parmi les plus pauvres au monde.


Edem Kodjo l’ancien Secrétaire Général de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), attribue la situation catastrophique des Etats à l’impéritie des dirigeants africains, qui ont fait preuve de mauvaise gestion et de mauvaise gouvernance. Ce qui, ajoute-il, a abouti au manque d’énergie et de détermination des peuples africains à forger leur
destin d’une main ferme, d’une volonté totalement affermie.


Aujourd’hui, la plupart des observateurs reconnaissent que la colonisation a produit de fins politiciens qui n’ont pas pu développer les économies de leurs pays et assurer un bien-être à leurs peuples. Les acquis des indépendances n’ont pas été conservés.
L’exemple le plus flagrant vient de la République Démocratique du Congo, où
la situation est aujourd’hui des plus explosives. Ancienne colonie belge, le Congo disposait, à son indépendance en juin 1960, d’atouts économiques considérables : des routes et des chemins de fer en bon état, des lignes aériennes rares sur le continent, de grandes industries de transformation, et une monnaie stable.
Le sous-sol congolais est encore souvent assimilé à un scandale géologique, tellement il regorge de ressources minières : cuivre, diamant, or, zinc, étain, etc…

Aujourd’hui, quarante ans après les indépendances, la RDC est un pays économiquement sinistré et exsangue qu’il faut reconstruire. Une guerre sanglante et destructrice a complètement mis ce pays à genoux.
Les analystes pensent que la crise générale qui sévit en RDC est le fruit de l’égoïsme des hommes politiques depuis les premières heures de l’indépendance.


« Il y a eu trop d’opportunistes », estime Kitima Kasendwe, un homme politique.
« Ayant confisqué le pouvoir pendant de longues années, ils ont mis en place une gestion prédatrice du patrimoine national. Cette gestion opaque a fait le lit aux détournements des fonds et des biens de l’Etat. Les auteurs sont restés impunis », déplore Kasendwe.

Au Congo Brazzaville, l’analyse n’est pas différente. Dans ce pays d’Afrique centrale riche en ressources forestières et en pétrole, les populations assimilent les 40 ans d’indépendance à 40 années de misère.


« Si l’on doit considérer globalement la période allant de 1960 à 2000, on peut affirmer qu’en dehors de quelques rares moments d’embellie, principalement dans les années 80, notre économie n’a pas connu de grandes périodes de prospérité », estime Ludovic Mpouo, enseignant à l’Université de Brazzaville.


Pourtant, comme beaucoup d’autres pays africains, le Congo ne manquait pas d’atouts pendant les indépendances. C’est ce que reconnaissait d’ailleurs le Président Denis Sassou Nguesso l’année dernière, lors de la célébration du 39ème anniversaire de l’indépendance du pays.


« Partout sur l’ensemble du territoire national, tout peut être cultivé, tout peut pousser. De vastes étendues de forêts renferment des essences de qualité, des ressources halieutiques importantes, un sous-sol riche en pétrole, gaz, fer, or, diamant et autres minerais », a-t-il déclaré.


Certains analystes estiment que les anciennes colonies françaises et belges, n’étaient pas prêtes pour les indépendances, car elles n’y avaient pas été préparées.
Gabriel Baglo, journaliste togolais, est de ceux qui pensent que l’Afrique n’était pas mûre pour les indépendances.


« Durant les années soixante, les Africains étaient des esclaves sous des maîtres, et il n’était pas possible que l’esclave devienne maître tout en restant sous le maître. Il était normal qu’ils accèdent à l’indépendance, malgré l’impréparation », ajoute Baglo.

Cette opinion est également partagée en RDC.
« Les Belges n’ont pas voulu préparer les Congolais à l’indépendance » , pense le professeur Georges Sayal, professeur d’université.

« Les colonisateurs n’ont pas favorisé l’émergence d’une élite qui pouvait leur succéder. A l’accession du Congo à l’indépendance, il n’y avait qu’un seul universitaire, pas de médecin, rien que des assistants médicaux« , ajoute le professeur. Mamadou Fofana, citoyen malien, affirme que « l’indépendance a été mal négociée par nos leaders qui n’avaient qu’une vision politique, oubliant l’économie ».
« Les Africains sont allés trop vite, ils ne devaient pas chasser les Blancs dont l’expertise était recherchée », dit-il.


Au Burkina Faso, Herman Yaméogo, le président de l’ADF/RDA, parti d’opposition, attribue le manque d’avancées en Afrique francophone à l’absence de cohésion, dont le colonisateur avait pourtant fixé le cadre. Il évoque ainsi l’Afrique Occidentale Française (AOF) et l’Afrique Equatoriale Française (AEF), deux entités régionales de la colonisation française en Afrique.
« Il y avait déjà une fédération. Si on avait pris appui sur cette structure à un moment où l’idée de nation n’était pas encore cristallisée, on aurait pu construire de grands ensembles, et réaliser du coup l’intégration qu’on poursuit en ce moment », regrette-t-il.


La soixantaine, le libraire malien Amadou Seydou Traoré, reconnaîtque « la
situation de l’Afrique 40 ans après les indépendances mérite effectivement une réflexion poussée au vu des conditions inacceptables dans lesquelles vivent les Africains ».

Le colonisateur a été la première cible de Traoré. « Nos pays n’arrivent pas à relever la tête car le colonisateur, en se retirant, avait placé des bombes anti-peuples, plus ravageuses que les bombes antipersonnel ».
D’autres observateurs attribuent la déconfiture des anciennes colonies à l’attitude ambiguë du colonisateur, qui demeure encore maître du destin des Etats libérés il y a quarante ans.
Selon l’historien togolais Atsutsé Kokouvi Agbobli, les Africains se retrouvent à la case départ, près d’un demi-siècle après les indépendances.
« Les réalités mondiales des temps présents prouvent amplement que le continent noir ne s’est nullement libéré de la domination occidentale… Les indépendances le plus souvent octroyées sous la pression des événements internationaux se révèlent sous leur forme véritable d’indépendances factices », dit-il dans une réflexion publiée sur Internet.
L’historien togolais indique que les rivalités entre les Occidentaux à propos du contrôle des richesses des pays africains, sont à l’origine des guerres et des conflits dont l’Afrique est aujourd’hui le théâtre.
« L’Occident veut s’emparer définitivement des immenses sources de richesse dont regorge le continent, et détruire les populations africaines en tant que peuples constitués et puissances démographiques montantes », pense-t-il.


Depuis la fin des indépendances, les rapports entre colons et colonisés ont été changés en rapports de coopération. La France par exemple, reste le plus grand bailleur de fonds des pays francophones. Les deux tiers de l’aide publique française au développement, qui est la plus généreuse des pays du G7 (environ 40 milliards de francs) vont à l’Afrique francophone.


La France ne manque pas de donner son avis sur la situation politique dans ses anciennes colonies. Pire, de nombreux écrits montrent clairement qu’elle alimente certains conflits sur le continent. C’est le cas au Congo Brazzaville, où la France a ouvertement soutenu l’actuel Président Denis Sassou Nguesso, lors de la guerre en 1997 qui a consacré la chute du Président élu Pascal Lissouba.


« La quasi-totalité des territoires coloniaux d’Afrique se retrouve aujourd’hui indépendante avec des pseudo-Etats sans consistance, et tout juste fiers de disposer des oripeaux de la souveraineté que sont le drapeau national, les armoiries, les sceaux, l’hymne national, des représentations diplomatiques, etc. », ajoute Kokouvi Agbobli.
Après les indépendances politiques, les populations africaines réclament aujourd’hui les indépendances économiques.
Selon le Président togolais, Gnassingbé Eyadéma, l’indépendance politique n’est pas une fin en soi, mais il faut aller vers l’indépendance économique.
Pour l’Afrique, dit-il, la paix, la sécurité et la stabilité demeurent le triptyque pour un développement durable.


Edem Kodjo, estime que si les anciennes colonies ont sombré économiquement, c’est parce qu’elles n’ont pas su définir des stratégies appropriées de développement qui soient des stratégies autonomes, et non totalement tournées vers l’extérieur.
« Or, la structure des économies africaines n’a pas fondamentalement évolué après 40 ans. L’Afrique est demeurée toujours le continent où l’on produit ce que l’on ne consomme pas, et où l’on consomme ce qu’on ne produit pas », affirme Kodjo.


Kodjo estime que pour s’en sortir, les Etats doivent chercher à renverser la stratégie africaine d’extraversion pour une stratégie tournée vers soi-même.
Cette stratégie, déjà développée par l’OUA dans les années 1980, devrait permettre à l’Afrique de développer sa production interne, la commercialiser et trouver des revenus pour pouvoir financer ses investissements. $

Cet avis est partagé par le Président de l’Assemblée Nationale togolaise, Mensah Agbéyomé Kodjo, qui reconnaît la nécessité d’évoluer vers une indépendance économique de l’Afrique.
« Le salut du continent africain réside dans son unité, dans la
paix et dans l’intégration de son économie. Nos micro-Etats sont incapables
individuellement de constituer des marchés susceptibles de réaliser les économies
d’échelle qui pourront assurer la bonne tenue de nos produits sur les marchés internationaux, et qui nous permettront de sortir de la dépendance économique »
,
conclut-il.

FIN

Ecrit  par Noël Tadégnon et Romuald Luyindula et publié  le 10 août 2000

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *